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Lettre ouverte à Najat Vallaud Belkacem

19 Mai 2016 , Rédigé par La Fondation pour l'Ecole Publié dans #A l'école, #Témoignages

Lettre ouverte à Najat Vallaud Belkacem

Nous avons trouvé sur le blog de la Fondation pour l'Ecole http://www.liberte-scolaire.com, cet article. Nous vous le proposons. Il concerne les sentiments d'une enseignante de lettres anciennes, vis-à-vis de l'absurde réforme voulue à tout prix par notre actuelle ministre de l'éducation. Suivent quelques commentaires de la part de ses élèves.

"Nous reproduisons ici une lettre ouverte qui permet de prendre la mesure, par l’histoire d’une vie, de l’injustice terrible que la réforme du collège fait subir aux professeurs comme aux élèves. Une raison de plus de ne JAMAIS nous résigner à cette réforme inique.

Madame Isabelle DIGNOCOURT
Professeur Certifiée de Lettres Classiques
1C, rue de la Piscine
62 300 Isbergues

A: Madame Najat VALLAUD-BELKACEM
Ministre de l’Education Nationale,
de l’Enseignement supérieur et de la recherche
10, rue de Grenelle
75357 Paris SP 07

Isbergues, le 16 mars 2016

Madame le ministre,

En septembre 2016, je franchirai les portes de ma classe pour la année… Cela aurait pu être un bel anniversaire, n’est-ce pas ? 25 années au service de mes élèves, latinistes, pour la plupart… Oui, je suis professeur de Lettres Classiques… Enfin, j’étais…

J’aurais pu envisager cette rentrée avec joie comme je Ie fais depuis 25 ans…
Mon métier, une vocation, une passion… Mais ça, c’était avant…

Avant que vous ne décidiez cette abjecte réforme du collège et la mort programmée de mon enseignement. Mais est-ce vraiment vous qui l’avez décidée ? Est-ce vous qui êtes responsable de ce massacre ? Vous seule, sans doute non, mais vous y participez, parce que c’est vous qui portez ce projet. Vous en êtes responsable et coupable.

A vous qui portez cette réforme et la défendez comme la prunelle de vos beaux yeux, à vous qui prônez la réussite pour tous et déclarez la fin de l’élitisme au nom de l’égalité pour tous, à vous qui entendez défendre les valeurs de la République, je vais raconter l’histoire d’une enfant de l’École de la République, je vals raconter l’histoire de 25 ans de carrière au service de cette École de la République. Je vais raconter mon histoire et ma vocation, celle que vous êtes en train de détruire.

Arrière-petite fille de domestique qui ne savait ni lire ni écrire, petite-fille de femme de ménage, j’ai été élevée à l’école du courage, à celle de l’effort et du travail. Je ne saurais vous dire combien de fois, j’ai entendu mes parents me dire, ainsi qu’à mon frère cadet : «il faut travailler à l’école, si vous travaillez, vous réussirez et vous aurez une meilleure situation que nous et vos grands-parents. Étudiez, les enfants, apprenez, lisez, ce sera cela votre vraie et seule richesse.». J’ai été élevée l’école de l’exemple : celui de mes parents qui, de simple ouvrière textile et ouvrier de chantier, ont fini leur carrière, secrétaire médicale et technicien en électro technique. Il fut une époque où nous faisions nos devoirs ensemble à la maison, les enfants d’un côté, les parents de l’autre.

Alors, j’ai suivi leur exemple, par respect, par admiration, par devoir. J’ai travaillé à l’école, j’ai aimé l’école, je m’y suis ennuyée aussi et je l’ai même détestée quelquefois… Je n’ai pas toujours été une élève modèle, je ne « rentrais pas facilement dans le rang », j’étais « bavarde et dissipée », j’avais « un sale caractère »… mais j’étais aussi « curieuse et intéressée », j’avais «soif d’apprendre», j’étais quelquefois « appliquée et sérieuse »… li paraît qu’un jour, en rentrant de classe, alors même que j’étais encore en maternelle, j’aurais dit à mes parents : «quand je serai grande, je serai maîtresse»…

Cette vocation, puisque c’en était bien une, m’a portée tout au long de mes études, j’ai bénéficié de ce que vous appelez, Madame le ministre, comme tous ceux qui vous ont précédée, l’ascenseur social. J’ai eu le « droit » de faire de l’allemand en le « droit » de suivre un véritablement enseignement élitiste, moi, enfant du peuple, j’ai pu apprendre le latin dès la classe de à raison de 3 heures / semaine, un véritable enseignement, ardu parfois, fait de déclinaisons, de conjugaisons, de grammaire et de merveilleuses découvertes linguistiques et littéraires …

Moi, enfant du peuple, j’ai choisi de faire ce qu’on appelait à l’époque un bac B avec toutes les options que j’ai eu le « droit » de présenter: latin, sciences naturelles et musique… Je partais au lycée pour 8 heures et en ressortais à 17 h30, 5 jours par semaine, avec une pause méridienne qui n’existait pas, parce que, déjà à l’époque, latin et options se faisaient à des heures incongrues… Mais j’avais le « droit » de les suivre, ces fameuses options élitistes. Moi, enfant du peuple, je ne comptais pas mes heures de cours, je ne suis pas morte de ces emplois du temps surchargés, je me suis, au contraire, nourrie à l’École de la République, je me suis abreuvée à la source, je me suis repue de connaissances et de savoirs, d’auteurs classiques et d’humanités; de tout ce qui fait de moi ce que je suis aujourd’hui. De tout ce que moi, enfant du Peuple, je ne pouvais espérer à la maison, de tout ce que mes parents voulaient offrir à leurs enfants.

J’ai eu Ie "droit", parce que j’y ai travaillé avec ardeur, de poursuivre cette recherche d’excellence, de connaissances et de savoirs en classe préparatoire de lettres à l’époque où aucun quota n’existait pour les enfants d’ouvriers ou des cités. J’ai mérité ce droit simplement par mon travail et mon acharnement.

Mon parcours a continué à l’université en Licence et Maitrise de Lettres classiques, jusqu’au moment tant attendu, de mon premier poste de Lettres Classiques en collège… qui n’était pas mon premier poste dans l’Éducation Nationale… Parce que, Madame le Ministre, dans les années 80-90, la vie n’était déjà pas simple pour une famille d’ouvriers, les études, même à l’École publique coûtaient : livres, transports, logement… Pour aider mes parents à financer mes études, j’ai commencé à travailler auprès d’enfants alors que je n’avais que 16 ans, en centre aéré, mercredi et samedi récréatifs, puis en remplacement en école maternelle et primaire.

Il y a donc bientôt 25 ans, j’ai poussé la porte de ma première classe avec une volonté presque unique : rendre à I’Ecole de la République ce qu’elle m’avait offert, donner à chacun des élèves qui passerait dans ma classe ce que tant de professeurs m’avaient offert, offrir à chaque enfant de quoi s’abreuver, se nourrir et se repaître à plus faim de savoirs, de connaissances, de repères, de valeurs…

Je l’ai fait longtemps et le fais toujours… J’y ai cru longtemps, et n’y crois plus…
Je n’y crois plus, parce que ce parcours-là, Madame le ministre, qui n’est pas exceptionnel, et qu’ont connu et connaissent encore de nombreux élèves, ce parcours-là, vous avez décidé de le rendre impossible. Vous allez tuer tous les parcours d’exception qu’offrait l’École de la République au nom d’une égalité égalitariste, parce que vous refusez de comprendre que, pour être équitable, l’École ne doit pas proposer la même chose à tous les enfants, parce qu’aussi ressemblants soient les enfants entre eux, Il n’en est pas un qui ait le même besoin que son voisin.

Vous dites vouloir promouvoir le latin pour tous… Il existait déjà, et bien avant, vous I J’ai bénéficié de cet enseignement d’exception, moi, enfant du peuple ! C’était un enseignement de qualité délivré par des enseignants qui n’étaient pas que des u profs de déclinaisons » et j’ose espérer que vous vous reconnaîtrez dans ce propos et y découvrirez le mépris qu’il sous-entend en Ie lisant.

L’interdisciplinarité, Madame le ministre, cela fait 25 ans que je la pratique, que dis.je, tellement plus… parce que je l’ai reçue avant de la pratiquer. Mes cours ne sont pas faits que de déclinaisons et de grammaire qui ennuient mes élèves . Chaque jour, je fais référence à l’histoire de l’Antiquité à nos jours par comparaison de l’une à l’autre, à la géographie de l’Empire romain à l’Europe actuelle, aux valeurs de notre République en travaillant celle des Romains, à la place qui doit être faite aux femmes en étudiant celle qui était la leur dans l’Antiquité, pas une de mes études de vocabulaire ne passe pas par le français, l’allemand, l’espagnol ou l’anglais, toutes ces langues modernes riches des langues anciennes. Quant à l’histoire des Arts, j’en faisais avant que l’épreuve n’existe au DNB… j’aurais pu en faire encore après qu’elle disparaisse, si je ne disparaissais moi-même.

Vous me faites disparaître, non parce que vous faites disparaître ma matière, vous me faites disparaître parce que vous faites disparaître tout ce en quoi je crois, tout ce pourquoi je suis professeur depuis 25 ans.

Je ne vous jette pas la pierre… quoique, disons que je ne la jette pas à vous seule, d’autres à côté de vous et d’autres avant vous, se sont depuis longtemps essayés avec talent à cette vaste entreprise de destruction.. Je vous laisse le bénéfice du doute et d’imaginer que seule une méconnaissance totale du terrain est responsable de cette entreprise et non qu’une forme d’idéologie délétère sous-tend cette action I

Je vous accuse, avec tant d’autres qui vous ont précédée, d’être responsable et coupable de la désespérance dans laquelle vous plongez notre jeunesse,

Je vous accuse de refuser à mes prochains élèves toutes les richesses dont ont bénéficié les précédentes générations. Vous trouverez en annexe des témoignages de quelques-uns d’entre eux… II faut donc que je vous précise que j’ai enseigné pendant 20 ans dans des établissements de Roubaix-Tourcoing, et que ces témoignages émanent de ces élèves que j’ai eu le bonheur de croiser sur mon chemin de professeur et qui, ne vous en déplaise, tout latinistes qu’ils furent, étaient loin d’être issus de milieux favorisés !

Je vous accuse de priver mes plus jeunes enfants de l’Ecole de l’exigence et de l’excellence à laquelle, moi, enfant du peuple, j’ai eu droit et d’être ainsi responsable de leur inculture à venir !

Mes enfants, parlons-en ! Mes deux filles aînées auront eu la chance de n’être pas passées par le rouleau compresseur de votre inique réforme : elles auront eu droit, comme leurs parents avant elles, de choisir de suivre ou non un enseignement de bilangues anglais I allemand dès la 6”, de choisir ou non de suivre l’option latin dès la 5, de choisir ou non de développer leur pratique de l’anglais par le biais d’une section européenne… Et elles ne s’y sont pas ennuyées, croyez-moi !

Que restera-t-il à mes jumeaux qui rentreront au collège en même temps que je ne fêterai pas mes 25 ans d’ancienneté parce que je n’aurai pas Ie cœur à le faire ? RIEN !!!

Pas de choix de bilangue. LVI anglais uniquement et pour tous à l’entrée en 6m. Voilà la belle diversité linguistique proposée aujourd’hui dans notre pays I

Auraient-ils besoin d’Accompagnement Personnalisé, de celui dont mes filles ont bénéficié, en plus de leurs heures disciplinaires ? Tant pis pour eux, ils en auront, mais en lieu et place de leurs heures de cours.

Voudraient-ils suivre un véritable enseignement du latin ? Ils n’en auront pas le droit !

C’est FINI ! En lieu et place, ils pourront choisir un vague Enseignement Pratique Interdisciplinaire ICA, dispensé par un autre professeur que mol, pourtant « spécialiste » des Langues et Cultures de l’Antiquité, associé à un complément en latin dont on nous a royalement fait l’aumône à raison d’une heure I semaine en 5m. et 2 h en 4e’. et 3 … mais pour lequel nous avons bénéficié d’un magnifique programme dont auraient rêvé bons nombres de professeurs d’autres matières, un programme tellement riche et exigeant qu’il nécessiterait bien, au minimum, autant d’heures que celles dont le latin bénéficiait quand il était encore une « vraie » matière !

Et encore, comble de l’inégalité, ils n’en bénéficieront que parce que leur maman est professeur de Lettres Classiques dans un collège dont le chef d’établissement affiche la volonté de conserver cette richesse d’enseignement. Parce que, Madame le Ministre, votre réforme enterre le latin en tant que discipline et il ne perdurera que par l’unique volonté des chefs d’établissement qui auront toute puissance pour décider de quelle manière ils utiliseront cette fameuse marge d’autonomie que vous leur avez généreusement octroyée… C’est cela, le «latin pour tous» que vous vendez aux médias et aux parents !

Auraient-ils envie de parfaire leur anglais et la volonté d’être bilingue au sortir du lycée comme leur sœur aînée ? Pas de chance, c’est TERMINE I Ils se débrouilleront pour l’être avec leurs heures de cours d’anglais en classe entière !

Souhaiteraient-ils découvrir les métiers et études vers lesquels ils voudraient se diriger après la parce que l’enseignement général ne leur correspond pas ? lIs auraient pu demander une option DP3… mais ça, c’était avant…

Avant que vous ne décidiez que les élèves s’ennuyaient à l’école, avant que vous ne décidiez que plus une tête ne devait dépasser, avant que vous ne décidiez que toutes les options qu’offrait l’École de la République n’étaient qu’élitistes et réservées à trop peu d’élèves (vous êtes-vous interrogée une seule fois sur les raisons véritables ? J’ai quelques pistes de réflexion si tant est que cela vous intéresse), avant que vous ne décidiez que pas un collégien, de la 6 à la ne devrait avoir plus de 26 heures de cours par semaine, soit à peine plus qu’en primaire…

Mes garçons auront tout loisir de s’ennuyer plus que leurs sœurs… Qu’à cela ne tienne, maman sera là, à la maison, pour compenser les manques de l’École, maman a les compétences pour cela et l’énergie de ne pas laisser ses enfants sombrer dans l’ignorance…

Et vous trouvez cela plus juste? Combien de parents pourront ajouter l’école à la maison pour pallier aux manquements de l’École? Combien de parents auront les moyens d’offrir des cours particuliers à leurs enfants pour qu’ils puissent continuer à avoir accès aux savoirs et aux connaissances ? C’est cela votre conception de l'égalité pour tous ?

Ce n’est pas la mienne ! Et, je sais d’où je le tiens: mes parents, avec la meilleure volonté de monde, n’auraient jamais pu remplacer l’École si elle n’avait pas été de qualité. Au contraire, ils lui faisaient confiance et ils avaient raison… Sans doute, suis-je de ces dernières générations non sacrifiées.

D’autant que maman, si elle reste professeur, ce dont elle doute chaque jour davantage tant la désespérance de ce qu’on veut faire d’elle est de plus en plus difficile à vivre, n’aura pas le temps de s’occuper de l’éducation de ses enfants…

Voulez-vous savoir, Madame le ministre, pourquoi je n’aurai pas ce temps? Je suis sûre que non ! Les pauvres tribulations d’un professeur qui fait son métier par vocation et évidemment pas pour le salaire (éclats de rire, pour vous rappeler vos propres mots, reçus comme une claque en pleine figure) ne vous intéressent pas. Je vais vous les donner, ces raisons, pourtant, même si vous n’en avez que faire, et que la vie quotidienne des enseignants qui font l’École de la République est le cadet de vos soucis. Je viens, aujourd’hui. de recevoir ma répartition horaire pour l’an prochain… Ce doit être la goutte d’eau qui explique cette longue lettre, sorte de catharsis, qui me permettra de retourner, sourire aux lèvres, devant mes élèves demain matin… mais pour combien de temps?

Donc, l’an prochain, Madame le ministre, grâce à cette réforme que vous défendez si bien, je devrais enseigner 21h00 par semaine : 16 heures de latin, les seules qui survivront à la réforme (sur les 26 qui existaient jusqu’à présent) et 5 heures de français (mais oui ! Parce que voyez-vous, mathématiquement, un poste de professeur certifié, c’est 18 h… mais on ne partage pas une classe de français entre deux professeurs…) 21 heures donc de présence en cours, 4 niveaux de classes différents, 4 nouveaux programmes à préparer contre un temps plein en latin cette année sur 2 niveaux… Quelle reconnaissance de mon métier, n’est-ce pas ? De mon investissement ? Votre Directrice Générale de l’Enseignement, Madame Florence Robine, y a déjà répondu : « les profs, ils auront leurs vacances pour préparer, et ils n’ont pas besoin de manuels, tout est sur internet »…

Faut-il si peu connaître mon métier et me mépriser pour m’imposer de telles conditions de travail ?

Faut-il tant me mépriser pour me dire en formation que ma « position monolithique d’opposante à la réforme ne vaut que parce que je suis susceptible de perdre mon poste et qu’il faut avoir, pour moi, un peu de compassion jusqu’au mois de juin » ?

Faut-il tant mépriser notre langue et les élèves pour m’apprendre, toujours en formation, que l’an prochain, il serait judicieux que je tolère, dans les copies, « les petit-ENT filles » parce qu’il y a la sensation du pluriel et que ce n’est pas si mal ?

Faut-il tant mépriser le métier de professeur ou le méconnaître pour laisser dire que "l’enseignant ne transmet plus les connaissances liées à sa discipline, il aide l’élève à construire les compétences qui feront de lui un bon citoyen européen" ?

Oui, je crains que vous ne me méprisiez, que votre silence, une fois de plus, ne soit que le reflet de ce mépris, que vos interventions médiatiques prochaines ne soient que l’expression de ce mépris…

Pourtant, Madame le ministre, si vous preniez la peine de m’entendre, si vous preniez la peine d’écouter la désespérance et le cri du cœur de l’appel qui vous est lancé, vous y trouveriez bien plus que de simples "bruits de chiottes", vous y trouveriez le respect que j’ai pour mes élèves, vous y trouveriez le respect que j’ai de mon métier, vous y trouveriez la passion qui m’anime chaque fois que je passe le seuil de ma classe, vous y trouveriez cet amour que j’ai de mes élèves et que je suis en train de perdre, de mon métier…

Et si vous preniez la peine d’entendre et d’écouter les 80 % de professeurs qui s’opposent aujourd’hui à cette réforme, à celle des rythmes scolaires et à celle du lycée, vous n’entendriez pas non plus de "bruits de chiottes", vous entendriez des femmes et des hommes de conviction, des femmes et des hommes de propositions, des femmes et des hommes convaincus que notre École est malade de sa refondation et des réformes qui se succèdent, des femmes et des hommes prêts à œuvrer de longues années encore pour une Réinstitution de l’École au service de tous les enfants de la République.

Continuez à nous mépriser encore, Madame le ministre, et vous entendrez bientôt le bruit de notre colère, vous entendrez gronder notre désespérance, parce qu’il n’y a rien de pire que de ne pas être entendus alors même que d’autres le sont.

Vous qui prônez l’égalité, pouvez-vous expliquer pourquoi vous avez déjà vu, quelques jours après la première manifestation contre la loi travail, les syndicats de lycéens et d’étudiants, et que vous refusez toujours de recevoir l’intersyndicale des professeurs s’opposant à la réforme?

Vous qui souhaitez défendre et porter haut les valeurs de la République, ignorez-vous son étymologie et celle du mot Ministre?

Votre fonction et le respect qui lui est dû voudraient que je termine ce courrier par un minimum de haute considération et de salutations respectueuses, par une majuscule à Ministre… Mais le respect et la considération, je le répète quotidiennement à mes élèves et à mes enfants, n’est pas un dû, il se mérite, comme la confiance…

J’aspire au jour où, je pourrai de nouveau m’adresser à mon Ministre de tutelle, avec tout le respect qui lui est dú,

J’aspire au jour où mon Ministre de tutelle aura pour moi, professeur, autant de respect que j’en ai pour mes élèves.

J’aspire au jour où mon Ministre de tutelle aura, pour mes élèves, tout le respect qui leur est dû.

J’aspire au jour où mon Ministre de tutelle saura ré-instituer l’Ecole de la République. Alors, seulement ma haute considération et mes salutations respectueuses seront sincères, alors seulement, la confiance reviendra.

Je vous prie donc d’agréer, Madame le ministre, mes salutations qui ne sont respectueuses que parce qu’elles sont formelles.

Isabelle Dignocourt
Professeur Certifiée de Lettres Classiques

Témoignages d’élèves, collégiens à Roubaix en 2005-2006

Julie :

« Je trouve très mal placé de dire que les profs de latin et grec sont des profs ennuyeux qui enseignent les déclinaisons, le plus intéressant était sans doute I’histoire de la civilisation, la mythologie etc. J’ai choisi l’option, et pourtant, je suis bien loin de faire partie des élèves les plus favorisés, je suis née à Roubaix et j’y ai toujours vécu et dans notre collège, nous venions en grande majorité de quartiers plutôt défavorisés. Je n’ai pas poursuivi le latin et le grec au lycée par souci dune forte charge de travail à St Rémi mais je regrette ce choix car j’aurais voulu en apprendre toujours plus.

Je trouve cette réforme absolument stupide, j’ai l’impression que l’on veut faire régresser le niveau des élèves. Je m’explique : on nous donne l’impression de vouloir adapter l’enseignement au niveau des élèves les plus faibles, plutôt que de vouloir les aider eux à se cultiver, et les aider à toujours s’améliorer. Je trouve qu’en général cette réforme est une grosse blague, une grosse erreur qui va au mieux, encore diminuer le niveau scolaire de nos collégiens.

Pour conclure je dirais que si j’avais le pouvoir de le faire je mettrais cette réforme aux oubliettes, j’espère que nous avons au moins le pouvoir de nous faire entendre.

AIea jacta est ».

Laura :

» Je ne me considère pas issue d’un milieu favorisé, je ne fais pas partie d’une élite. Le latin et le grec sont enseignés dans les écoles publiques et privées, ils sont donc accessibles à tous, il faut juste s’y intéresser. Je trouve vraiment stupide de qualifier les enseignants de “profs de déclinaisons”, il faudrait peut-être que la ministre suive des cours de grec ou latin pour voir que le travail du professeur va au delà de la grammaire.

D’autant plus quand je vois la proposition en numéro 5… C’est drôle de reprocher aux professeurs d’ennuyer les élèves avec les déclinaisons, alors qu’en retour, on propose lors des ateliers culturels de ne faire que de la langue et de la grammaire. Cette qualification n’est donc pas un fait actuel mais un présage… On ne peut décemment pas réduire les langues mères à ceci. Nous avons besoin de la grammaire, mais lorsque l’on décide d’étudier cette discipline, nous prenons l’ensemble, C’est aussi par ses mythes, ses légendes, son histoire, les philosophes, leurs pensées que l’on apprend à connaître une civilisation. Je suis tombée amoureuse de ces civilisations et plus particulièrement de la Grèce antique. Elle m’a suivie au lycée, puis lors de ma première année de médecine. Et encore lors de mon changement de voie, la danse, j’ai retrouvé ces civilisations. On ne fait pas du grec ou du latin pour passer le temps ou pour des points, ça entre en compte, mais il faut le vouloir. Je rappelle que ça ajoute des heures supplémentaires, à l’école mais aussi chez soi, Il faut donc vraiment être motivé. Ces cultures sont d’une richesse incontournable, grâce à elles, nous développons notre vocabulaire, elles nous apprennent à forger notre opinion et à le défendre, à comprendre des notions et des principes, comme celui de la démocratie, qui est aussi vieux que ces civilisations. En supprimant ces enseignements, c’est toucher à la liberté de s’instruire ! Et la liberté n’est-elle pas sensée être amie avec la démocratie?

L’Antiquité est fondatrice de notre monde actuel, que ce soit par les mots, ou encore les jeux olympiques par exemple. J’ai assisté en Avril 2015 à une conférence spectacle de la conteuse Magda Kossidas, qui disait qu’il y a un lien indissociable entre le grec et le français, le français s’inspire du grec pour expliquer des principes de vie. Et je lui donne tout à fait raison.

Enfin je terminerai par un point qui est tout aussi important pour moi, les cours de grec permettent de tisser des liens, il se crée une union dans ces cours qu’on ne retrouve pas ailleurs ! Et surtout on ne s’y ennuie pas, on y monte des projets comme les banquets (j’en ai fait deux, un au collège et un au lycée) et ce sont mes meilleurs souvenirs. C’est une manière d’apprendre tout en s’amusant. Ces langues archaïques sont synonymes de grandir, partager et savoir ! «

Mohamed :

« La première preuve que cet enseignement n’est pas une option élitiste est tout simplement le fait qu’il était proposé à tout le monde, et que nulle compensation financière n’est demandée à son choix…Alors si Ie Latin et Ie Grec sont des enseignements élitistes, toutes les autres options le sont également. Et puis, quand bien même cela était vrai, est-ce que ça représente un argument valable pour autant ? II y a tant d’enseignements qui n’attirent pas beaucoup d’élèves/étudiants, est-ce pour autant qu’il faut les supprimer définitivement ? C’est une vision dogmatique des choses qui ne prend aucunement en compte le temps qui passe et les tendances, car d’une génération à l’autre, d’une décennie à l’autre, tout peut changer, certaines choses délaissées peuvent réapparaître au goût du jour. Un ami á moi m’a invité à un cours de russe à LilIe 3 où ils étaient 5 dans la salle pour une vingtaine d’inscrits, il faut également supprimer le russe de Lilie 3 alors ? II m’apparaît incroyable qu’à un tel niveau de professionnalisme, à un tel niveau de pouvoir, de telles pensées peuvent voir le jour, d’autant plus que nous vivons en France, LE pays de la littérature. Si dans ce pays on enlève toutes les racines étymologiques de cette si belle langue, que reste-t-il ? Nous irons étudier le langage sms sous prétexte que dans cette époque décadente il plaît au plus grand nombre ? Tout cela est dérisoire..

Je peux témoigner et bien d’autres étudiants qui ont passé des années de Grec et de Latin en ma compagnie, comme témoins. Nous nous sentions comme une sorte de famille et une ambiance particulière émanait de tout ce qui entourait cet enseignement, des cours eux-même aux différents événement organisés, je me souviens de soirées où nous étions si nombreux vêtus en tenues traditionnelles de l’époque à vivre la chose pédagogiquement par le rire, l’investissement personnel, le jeu, l’apprentissage de textes. Je me souviens que lorsque j’étais en Latin au collège, je me sentais privilégié, spécial et chanceux d’avoir choisi cet enseignement plutôt que l’autre qui était proposé ( dont je ne me remémore plus le nom ) [Les IDD à l’époque], et lorsque nous discutions de nos cours, certains me racontaient qu’ils passaient le plus clair de leur temps en salle d’étude à faire leur devoir car ce qui leur était demandé était juste de préparer un exposé ou un dossier sur toute une année ( si mes souvenirs sont bons ), tandis que de notre côté nous bénéficiions d’un savoir, de tout un monde, et cela nous permettait de voyager à travers les époques et d’approfondir le peu de choses que l’on avait vu sur le monde romain et grec en cours d’histoire. Et puis, je doute qu’un enfant de 6ème- 5ème ( ce n’était pas mon cas en tout cas ) réfléchisse de façon si sournoise aussi tôt dans le but d’ajouter des points sur son brevet, c’est plutôt la pensée du gouvernement qui est vile et intéressée dans le sens où cette réforme lui permettra de renflouer une fois de plus les caisses qu’il vide pour des causes qui n’en valent pas la peine par ailleurs… Et puis s’agissant des points bonus, ce n’est que mélioratif, c’est faire d’une pierre deux coups, proposer un enseignement rigoureux qui nous fait voyager à travers l’histoire et les racines de la langue, tout en récompensant les élèves qui s’investissent au point d’en tirer des récompenses, ce ne sont pas des points distribués pour récompenser des casseurs de carreaux.

Apprendre des choses primordiales et en tirer des bonus, quoi de mieux après tout ?

L’option est peut-être moins choisie au lycée ( ce n’est pas ce que j’ai ressenti à l’époque où j’y étais tant nous étions nombreux ), mais tout a une raison. Je prends pour exemple l’avant-dernière coupe du monde de Rugby : Le Football est tellement mis en avant de manière générale, qu’il est le sport le plus pratiqué et regardé en France, mais en l’espace d’une compétition, la première chaîne de France a su, par la diffusion complète de cette dernière, intéresser nombre de jeunes qui se sont inscrits de façon prolifique par la suite dans des clubs de Rugby, c’était un véritable phénomène. Dans le même ordre d’idée, si l’éducation nationale, les chaînes télévisées et tout ce qui possède un levier dans la communication, servaient de nobles causes et promouvaient les choses les plus importantes de la vie, les salles de classes de Latin et de Grec seraient aussi remplies qu’une boîte de nuit un Vendredi soir. C’est aussi l’apanage d’une époque, c’est aussi l’air du temps qui veut cela, la manière dont les professeurs perdent de leur autorité et de leur valeur aux yeux de la masse, la manière dont ils sont si peu récompensés, si bafoués, alors que si notre maitre(sse) de maternelle à tous n’avait pas bien fait son travail, nous ne saurions ni lire ni écrire. Tout ce qui arrive ne m’étonne aucunement, je pense que cela va dans le sens de la lente décadence qui s’accélère peu à peu et fait des dégâts dans tous les pans de l’enseignement ; quand je vois que le gouvernement est en train de se battre pour instaurer des tablettes dans les écoles, quand je vois que orthographe est meurtri par des réformes illégitimes, j’aurais trouvé illogique que le latin et le Grec ne soient pas touchés à leur tour.

Les profs de latin ne sont que des profs de déclinaisons qui ennuient les élèves? Si ce quatrième argument a été exprimé comme tel, je pense qu’ils auraient au moins dû prendre la peine d’arborer un nez rouge pour le déclamer. C’est encore une façon de dénigrer les professeurs, de laisser croire que tout ce qui concerne le sérieux relève de l’ennui, dans cette génération fiesta et gueule de bois. Il est évident que suivre un tel enseignement ne procure pas les mêmes sensations que de s’adonner à une partie de jeux-vidéos, mais est nécessaire à l’équilibre du monde afin de contrebalancer les choses en direction d’une viabilité du tout. Si l’on continue à aller dans ce sens, si l’on s’enfonce un peu plus dans ces considérations clownesques, on va finir par enseigner comment draguer en boite de nuit à l’école…

Ce troc proposé n’est que fumisterie, ce n’est que l’étape finale vers la suppression définitive de l’enseignement en question à court terme. Et puis comme si des heures si maigres pouvaient suffire à pourvoir un tel héritage et à assurer des cours dignes de ce nom…c’en est pitoyable. Si j’aimais tant les cours, c’est qu’il y résidait un équilibre : tantôt la grammaire et la conjugaison, tantôt l’aspect culturel et historique de la vie de l’époque. Tout s’imbrique, on comprend l’un en comprenant l’autre, et puis ça permet de varier les plaisirs également, dans tout enseignement il y a des côtés plus rigoureux et formels que d’autres, le tout est de s’assurer toutes les parties afin d’en retirer quelque chose, comme si ces pauvres heures de grammaire et de conjugaison allaient contribuer à intéresser des gens et leur donner une image fidèle de tout un héritage… Ce n’est qu’une manière douce d’y mettre fin, et elle me désole plus qu’il n’en faut pour le dire… »

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